Le trouble de la réalité

L’ersatz et la construction sont des mots et des expériences ordinaires.
L’ersatz a eu son heure de gloire sinistre pendant la dernière guerre, et depuis il a repris sa place au cœur de l’événement habituel de la vie. Est-ce vraiment cela ? Est-ce bien elle ? Y suis-je enfin ? sont des expressions d’une quête de la réalité, que soulignent les adverbes. Elles disent que la vie et la pensée de tous les jours connaissent des leurres […]. Et le fait même de penser est, dit Freud, un ersatz. Que remplace « le penser » ? Va-t-on entrevoir l’Objet même ? Hélas, le porteur de lumière est absent. En prenant sa place sur un théâtre d’ombres, l’appareil à penser fabrique l’objet véritable. Mais penser remplace une hallucination, une activité hallucinatoire des rêves et de l’infans. Or, là-dessus aussi, l’infans se tait, tandis que son complice le rêve soliloque, un peu trop prolixe en indiscutables secrets : on ne saura pas par eux si on a gagné ou perdu au change. À moins qu’une construction…
La construction aussi est une expérience de chacun. Les récits de nous-mêmes, notre histoire et son passé, l’usage que nous faisons du monde et l’image que nous voulons donner, ce que nous racontons et ce que nous croyons en silence sont des constructions. La simple écoute de qui nous parle construit ce que nous pensons entendre.
La construction établit des connexions entre nos objets de substitution, elle bâtit leur histoire avec nos dissonances. Elle accueille le grand trouble indicible de la vie, le trouble de la réalité.

Auteur : Michel Gribinski

Collection Connaissance de l’inconscient, Gallimard.
Parution : 3 mars 1996