Éditorial

Octobre 2016

La folie de la norme… ce titre en forme d’oxymore est celui de la Journée scientifique organisée par l’APF qui s’est déroulée le 17 septembre dernier, dans les locaux de l’ASIEM (6 rue Albert de Lapparent, 75007). À la différence de l’autre Journée scientifique ouverte de l’APF, celle qui se tient en principe tous les deux ans le troisième samedi de janvier, cette Journée annuelle de septembre est inter-disciplinaire dans son principe. Deux psychanalystes, le plus souvent de l’APF, y débattent avec des spécialistes d’autres disciplines. Lors de la Journée de 2015, « la domination est-elle masculine ? », une sociologue (Irène Théry) et un pré-historien (Jean-Paul Demoule) avaient apporté leur contribution. Cette fois-ci c’est un sociologue (Alain Ehrenberg) et une juriste (Mireille Delmas-Marty) qui ont partagé avec Claude Barazer et Christophe Dejours la conjugaison dialectique de la folie et de la norme.

Une séance d’analyse n’est pas si loin d’un moment de « folie privée », notamment quand le transfert s’emporte jusqu’à mettre le feu au théâtre. Cela fait longtemps que l’on s’est aperçu que la psychanalyse ne se contente pas d’accueillir une folie qui ne serait que celle du patient. Pour une large part elle récolte aussi ce qu’elle sème. Les multiples façons qu’à l’analyste de « se refuser à » adopter les codes de la vie ordinaire, la dissymétrie que cela instaure entre les deux protagonistes, ces questions ont particulièrement retenu l’attention.

La psychanalyse est fondamentalement à l’écoute de la marge, du détail, du déchet, de ce qui, d’emblée ou après coup, s’est trouvé exclu du champ de la conscience mais dont le retour, sous la forme de la pulsion et de sa folle exigence, fait souffrir et jouir celui qui s’adresse à un analyste. Cela n’empêche pas d’entendre souvent le reproche fait à la psychanalyse de sa normativité, souvent associée à la « rigidité du cadre ». Sans parler d’une certaine dérive qui voit quelques psychanalystes auto-désignés comme experts courir les médias pour y porter la bonne parole, notamment celle du « bien de l’enfant ». Ce malentendu ne s’installe-t-il pas quand le complexe d’Œdipe est seulement entendu comme une crise normative et structurante, et qu’est méconnue sa face hors normes, sa combinaison de désirs incestueux et meurtriers indifférente à la différence des sexes comme des générations ? Le psychanalyste n’est pas à l’abri de la « normopathie », ce n’est pas toujours le patient qui résiste au changement.

S’intéressant davantage aux normes de la folie qu’à la folie des normes, Alain Ehrenberg souligne le déplacement du modèle de la défaillance vers celui du « potentiel caché » ; une évolution du « handicapé » vers le « handicapable ». Il permet ainsi de saisir d’autant mieux le caractère intempestif de la psychanalyse à l’heure triomphante des « psychologies positives ». Nul doute que l’inconscient recèle des ressources dont la découverte par l’analyse ouvre sur des changements bienvenus, mais le « potentiel » de l’inconscient dissimule aussi les formes les plus noires de la destructivité. Ne pas tourner le dos à ces formes négatives est aujourd’hui, à l’heure « positive », l’honneur conservé de la psychanalyse.

Le débat avec le juriste est moins immédiat, ce fut donc un moment d’autant plus intense d’entendre l’argumentation de Mireille Delmas-Marty et la force de conviction de son propos. Surabondance des normes, imprécision des formes, fragilité des dogmes, le monde de la loi n’est plus ce qu’il était. Il n’est pas nécessaire d’établir une corrélation trop simple entre le territoire mal défini du moi de bien des patients d’aujourd’hui et les constatations du juriste dans son domaine. Le dialogue est inévitablement plus « déplacé », jamais dans une comparaison terme à terme. Il reste que l’a-temporalité de l’inconscient ne l’a jamais laissé à l’abri des bruits et de la fureur du monde et que la psychanalyse n’a rien à gagner à s’enfermer dans une tour d’ivoire.

La prochaine Journée ouverte de l’APF aura lieu le samedi 21 janvier 2017 (dans les Salons de l’Aveyron, 17 rue de l’Aubrac, 75012). Son thème : « L’enfant de la psychanalyse ». Les conférenciers seront Michel Gribinski, Dominique Suchet et Bernard Golse ; respectivement discutés par Jean-Claude Rolland, Edmundo Gomez Mango et Kostas Nassikas.

La psychanalyse a fait surgir dans la culture un enfant scandaleux, un être sexuel pervers polymorphe. Elle l’a engendré à partir de l’analyse des adultes, grâce à ce que celle-ci dévoile : la présence de l’infantile à la source des névroses et au cœur de l’expérience du transfert. L’enfant de la psychanalyse est plus un enfant qu’elle construit qu’un enfant qu’elle observe. Il en résulte inévitablement plusieurs constructions : les enfants freudien, kleinien, winnicottien… ne sont pas faits du même bois. Moins sexuel et plus traumatisé, l’enfant de la psychanalyse contemporaine est plus proche de l’état de détresse et de la fragilité narcissique que du débordement pulsionnel. Le règne de la perte a succédé à celui de l’excès, ce qui n’est pas sans conséquences sur les conceptions de la pratique analytique.

Jacques André

Agenda

  • samedi 10 décembre 2016

L’enfant de la psychanalyse

  • samedi 21 janvier 2017

La psychanalyse a fait naître dans la culture un enfant scandaleux, un être sexuel pervers polymorphe. Elle l’a engendré à partir de l’analyse des adultes, grâce à ce que celle-ci dévoile : la présence de l’infantile à la source des névroses et au cœur de l’expérience du transfert.

L’enfant de la psychanalyse révèle au monde que l’homme n’est pas l’adulte qu’il croyait être, qu’il n’est pas maître en sa demeure, bouleversant ainsi les hiérarchies établies de la culture, troublant la pensée, heurtant l’esprit, et inquiétant les mœurs.

  • samedi 4 février 2017

Guy Rosolato, passeur critique de Lacan (2016)

L’œuvre de Lacan a irrigué toute la psychanalyse française, elle l’a bousculée, provoquant des dissensions théoriques et des conflits institutionnels qui ont, pour une part, dessiné son identité d’aujourd’hui. Il reste que les deux courants, freudien et lacanien, restent très séparés et que les influences, rarement clairement affichés, passent souvent par des emprunts où la rigueur des concepts s’estompent […]